Vous êtes dans une petite chaumière au bord de la forêt de Brocéliande, une tasse de thé fumante entre les mains, le feu qui crépite doucement dans l'âtre, et dehors, la pluie qui tambourine sur les vitres. C'est dans cette atmosphère-là ,douce, un peu mystérieuse, parfumée de cannelle et d'encens, que je voudrais vous soumettre une idée qui me trotte dans la tête depuis longtemps.
Et cette théorie, mes amis, c'est celle-ci : Merlin l'Enchanteur était un dragon. Ou du moins, son l'était.
I. L'enfant sans père, l'enfant du feu
Commençons par le commencement, comme toute bonne histoire se doit de le faire. Merlin naît sans père humain. La légende gauloise dit qu'un incube, un démon de l'air, a engendré l'enfant dans sa mère endormie. Mais et si l'on remplaçait ce démon par quelque chose de bien plus ancien, de bien plus noble ?
Les dragons, dans les mythologies celtes et galloises les plus anciennes, ne sont pas ces monstres cracheurs de flammes de pacotille. Ce sont des êtres primordiaux, des gardiens de la terre, des souffleurs de destin. Ils n'ont pas de corps fixe, ils habitent les choses. Le sol. La rivière. Et, parfois, un enfant né sous une étoile particulière.
💡 Dans le Mabinogion, le grand recueil de contes gallois, le dragon rouge du pays de Galles n'est pas qu'un symbole héraldique. C'est une âme ancienne enfermée sous la terre, qui attend d'être libérée. Cela vous rappelle quelqu'un ?
II. La prophétie de Vortigern : il parle leur langue
Voilà la scène qui m'a tout d'abord mis la puce à l'oreille. Le roi Vortigern fait construire une tour. Elle s'effondre, encore et encore. Ses mages lui disent qu'il faut sacrifier un enfant né sans père pour stabiliser les fondations. On amène Merlin,mais plutôt que d'être sacrifié, il révèle ce qui se passe sous terre.
Dans un lac caché sous les fondations, deux dragons se battent : l'un rouge, l'un blanc. Et Merlin les comprend. Il ne les interprète pas comme un augure vague. Il traduit leur conflit en prophétie précise, point par point, comme quelqu'un qui comprend une langue maternelle.
✦ Indices de la nature draconique
- 🔥Il naît du vide : pas de père humain, une origine aussi mystérieuse que celle des dragons primordiaux sans parents connus.
- 🐉Il parle aux dragons :dans la scène de Vortigern, il comprend leur combat intuitivement, sans apprentissage.
- ⏳Il vieillit à rebours :Geoffrey de Monmouth et la tradition poétique suggèrent qu'il vit le temps à l'envers, comme un être qui n'appartient pas tout à fait à notre temporalité.
- 🌲Il disparaît dans la forêt: pas dans un tombeau. Dans la nature vivante. Comme quelque chose qui retourne à sa source.
- 🔮Il voit tout, mais n'agit qu'à demi: les dragons dans la mythologie ne changent pas le cours du monde, ils le voient. Merlin guide, suggère, murmure.
III. L'âme de feu dans une peau d'homme
Voici le cœur de ma théorie, à retourner dans sa tête devant le feu.
Et si Merlin n'était pas un dragon dans son corps, mais dans son âme ? Un être ancien, une conscience draconique, un fragment du grand dragon rouge de Bretagne qui aurait choisi, ou été contraint, de naître dans une forme humaine pour accomplir quelque chose. Pour porter Excalibur jusqu'à la bonne main. Pour souffler le destin d'une île entière dans la bonne direction.
Cette idée expliquerait tellement de choses. Sa connaissance instinctive de la magie ,non pas apprise dans des livres, mais rappelée, comme on se souvient d'une langue qu'on parlait enfant. Sa mélancolie chronique, ce regard toujours posé un peu trop loin, sur quelque chose que les humains ne peuvent pas voir. Sa fin, aussi, quoique la fin ? ou plutot le sommeil....
🍃 Car Merlin ne meurt pas. Il se retire. Dans la forêt, dans une grotte de verre, dans les plis du temps. Les âmes de dragons ne meurent pas, elles s'endorment, et elles attendent leur retour.
IV. Nimue, ou comment capturer un dragon
La version traditionnelle dit que Nimue, la Dame du Lac, emprisonne Merlin par amour ou par ruse, elle lui soutire ses secrets et le piège dans un arbre, dans une grotte, dans un sortilège éternel.
Mais regardez-y de plus près avec mes lunettes draconiques. Comment emprisonne-t-on un dragon ? Dans les vieilles légendes galloises, on ne tue pas les dragons, on les enfouit. Vortigern essaie de construire une tour sur eux. D'autres histoires parlent de pierres scellantes, de terres sacrées. On les met en sommeil, on les enferme dans la matière.
Nimue ne capture pas un vieillard sentimental. Elle scelle un dragon. Et si elle le fait, c'est peut-être parce qu'elle sait ce qu'il est vraiment, et parce que le monde, après Arthur, n'avait plus besoin de lui. La forge était éteinte. L'âge d'or, terminé. Il était temps que le vieux feu se rendorme.
V. Ce que cela change pour nous
J'aime cette théorie parce qu'elle ne rend pas Merlin plus grand, plus effrayant ou plus distant. Elle le rend plus touchant. Imaginez : une conscience draconique, millénaire, qui a vécu sous des montagnes et dans des rivières pendant des éons, qui se retrouve soudainement coincée dans un corps d'homme. Qui doit apprendre à marcher sur deux jambes. À ressentir le froid. La faim. Et pire encore, l'attachement.
Merlin aime Arthur comme un dragon aime ce qu'il garde : avec une intensité absolue, une dévotion qui transcende le raisonnable. Et quand Arthur tombe, quelque chose en lui se brise irréparablement parce que les dragons ne savent pas perdre ce qu'ils protègent.
Alors oui. Je crois que Merlin était un dragon. Je crois qu'il portait des écailles invisibles sous sa vieille robe étoilée. Je crois que ses yeux voyaient dans des spectres que les humains n'ont pas de mots pour décrire. Et je crois qu'il dort encore, quelque part sous les collines de Bretagne, attendant qu'on ait encore besoin de lui.
Il n'était pas de chair et d'os vraiment,
Mais de vieille flamme et de vent ancien,
Une âme d'écailles en peau d'enchanteur,
Veillant sur les rois comme on garde un trésor.
Ajouter un commentaire
Commentaires